Depuis mercredi 24 avril 2024, un groupe d’étudiants s’est mobilisé à Sciences Po pour dénoncer le silence de leur institution sur « l’occupation palestinienne ». Un soulèvement stratégiquement coordonné grâce aux réseaux sociaux.

Des pancartes “Sciences Po Complice” aux fenêtres, quelques drapeaux antifa dans le ciel et des chants en arabe appelant à la libération de la Palestine. Au campus historique de Sciences-Po Paris, rue Saint-Thomas, les étudiants du Comité Palestine ne décolèrent pas. Depuis le 24 avril, une centaine d’élèves de l’école s’organisent pour réclamer que Sciences Po “coupe ses liens avec les universités et les entreprises qui sont complices du génocide à Gaza” et “la fin de la répression à l’encontre des voix pro-palestiniennes sur le campus”. Le campement planté dans la cour intérieure a été expulsé par les forces de l’ordre mercredi soir. Sur les réseaux sociaux, les images des étudiants chassés par les CRS font polémique.
En France, les forces de l’ordre ne peuvent pas évacuer les facultés bloquées sans autorisation. “Ce qui est violent c’est de se dire que c’est Jean Bassères – l’administrateur provisoire depuis la démission de Mathias Vicherat – qui leur a demandé d’intervenir. On est traité comme des criminels alors qu’on agit pacifiquement et qu’on demande juste à être écouté”, raconte Jeanne, participante du blocage, syndiquée à l’UNEF.
Lire aussi : A Sciences Po Paris, Jean-Luc Mélenchon dénonce « l’immense chaîne des lâchetés », quelques jours après l’interdiction d’une conférence à Lille
Chercher des soutiens extérieurs
Vidéos, tweets, live. Toutes les modalités sont utilisées pour court-circuiter les discours officiels. Les élèves s’opposent à l’administration qui légitime sa fermeté en décrivant “une situation sans issue”. “On pourrait pas faire face à cette grosse machine qu’est Sciences Po seuls, c’est grâce au soutien des autres qu’on pourra être capable de faire pression”, affirme Jeanne. Sur X, de nombreux élus de gauche ont félicité leur engagement. “Ni les matraques, ni les insultes ne feront céder cette vague qui partout se lève. Bravo aux étudiants de #SciencesPo qui continuent d’occuper le site”, écrit Thomas Portes, vendredi 26 avril. Certains appellent leurs communautés à les rejoindre comme l’Insoumise franco-palestinienne, Rima Hassan : “Venez tous et toutes à @sciencespo l’heure est au soulèvement”.
Les réactions extérieures prolifèrent. Pierre Bataille, sociologue spécialiste de l’éducation et des élites dénonce sur X un abus de pouvoir: “ »De mon temps » (en 2006), faire intervenir les CRS sur un campus, c’était le scandale assuré pour les prés. d’université. Certain y ont laissé leur peau. C’était il y a à peine une vingtaine d’années. On mesure vraiment bien la bascule à droite de tout l’espace politique depuis.”
Un réseau de compétences
Cette grande visibilité, n’est pas le fruit d’un simple hasard. En dehors du symbole que représente le soulèvement des sciencespistes, le Comité Palestine s’est organisé pour que leurs actions résonnent à l’international. “Il y a plusieurs pôles différents dont un axé sur l’activité sur les réseaux sociaux. Le but c’était de rendre visible notre désaccord avec la complicité colonialiste de Sciences Po. Alors on a beaucoup misé sur Twitter pour obtenir le soutien des syndicats ou des partis d’extrême gauche pour gagner en crédibilité”, détaille Sean, membre du Comité Palestine. Parmi les soutiens, de grosses figures du militantisme révolutionnaire étudiant comme Ariane Anemoyannis, membre de Révolution Permanente qui comptabilise plus de 13 000 abonnés sur X.
Organisé dans le sillage des manifestations sur les campus américains, les étudiants se sont appuyés sur leur proximité avec Columbia, avec qui l’école partage un bachelor et plusieurs masters en double-diplôme, pour affirmer leur stratégie.“Le double-diplôme est utile en cela qu’on connaît des étudiants de Columbia. Ils diffusent eux aussi de leur côté nos images. Les journalistes internationaux se sont intéressés par nous par ce biais”, explique Sean.
Lire aussi : Aux Etats-Unis, l’université Columbia reporte l’évacuation de son campus, occupé par des étudiants propalestiniens
Pour les élèves de Sciences Po, la situation est complexe. Partagés entre le besoin d’agir face à une situation jugée “inadmissible” et la crainte des répercussions sur leur vie professionnelle. C’est donc cagoulés que la plupart opèrent, évitant de partager directement leurs images et leurs textes sur leurs comptes personnels. Si les réseaux sociaux occupent une part non négligeable de leurs dispositif, le Comité Palestine voit au delà. Sean raconte : “C’était important de faire ce travail dans un premier temps, ça s’inscrit plus globalement dans notre volonté d’être visible. Mais les pancartes, les fumigènes, les cris qu’on voit sur les réseaux, ça reste du concret, du réel. C’est une modalité d’action qui s’ajoute aux autres, on oublie pas les manières de protester plus traditionnelles. »