Haïti : les travaux d’Hercule du nouveau conseil de transition

Le conseil de transition vient de prêter serment à Port-au-Prince, ce jeudi. Un espoir qui germe dans la crise alors que l’île vient de traverser l’un des trimestres les plus meurtriers de son histoire. 

Le nouveau premier ministre Michel Patrick Boisvert pose avec les huit autre membres du Conseil de transition à Haïti.
Le premier ministre intérimaire, Michel Patrick Boisvert, au centre, entouré des membres du conseil de transition lors de la cérémonie d’installation, à Port-au-Prince, le 25 avril 2024. RAMON ESPINOSA / AP

Le moment était attendu par les Haïtiens. Le conseil présidentiel de transition en Haïti a pris ses fonctions à Port-au-Prince, ce jeudi 25 avril. Michel Patrick Boisvert a été nommé Premier ministre intérimaire de l’organe, composé de huit hommes et d’une femme, dans l’attente de la formation du prochain gouvernement.

Après une cérémonie au palais présidentiel de Port-au-Prince, où siège le conseil, les neuf membres du nouveau cabinet ont participé à un premier discours officiel. L’occasion pour eux de rappeler la tâche à laquelle ils veulent s’attaquer : sortir le pays de la crise multidimensionnelle qu’il traverse depuis une dizaine d’années. “Aujourd’hui ne marque que le premier jour du travail nécessaire pour rétablir l’ordre, la discipline, la paix et les conditions favorables à la création de richesse dans notre pays meurtri”, a annoncé Régine Abraham, membre du Conseil. 

Cérémonie d’installation et discours officiel du conseil présidentiel de transition – Radio Télévision nationale d’Haïti

Un pays pris en otage par les gangs

Et la tâche est colossale. Le pays est en proie à une insécurité incontrôlable alors que les forces de police peinent à freiner les violences commises par les gangs, particulièrement dans la capitale. L’ONU a révélé que le premier trimestre 2024 a été le plus meurtrier depuis début 2022. Près de 1660 personnes ont été tuées, majoritairement des civils, dégâts collatéraux des violences entre bandes armées, mais aussi cibles des kidnappings. Les rançons exigées aux familles permettent aux gangs haïtiens de s’armer lourdement et ainsi d’étendre leur emprise sur le pays. La capitale, Port-au-Prince, est contrôlée à 80 % par ces milices.

Une telle main-mise que les chefs de gangs ont commencé à s’intéresser au pouvoir. Lors d’une interview pour la chaîne britannique Sky News, le chef de gang Jimmy Chérizier a annoncé vouloir faire partie du nouveau conseil de transition. “Tant que nous ne serons pas conviés à la table des négociations, ce pays ne connaîtra pas la paix”, a menacé l’homme, plus connu sous le nom de « Barbecue ».

Une mutation des bandes armées “logique” selon Anderson D. Michel, journaliste politique haïtien exilé en France. “Pendant très longtemps, ce sont les politiques corrompus qui ont soutenu les gangs armés. Dorénavant, les gangs sont conscients de leur force et retournent leurs armes contre les soutiens d’hier”, a-t-il avancé.

Alors que leur demande n’a pas eu d’écho au gouvernement, les bandes armées sont bien décidées à court-circuiter les actions du nouveau gouvernement. Lors de la cérémonie d’investiture, la musique de la fanfare a été vite couverte par des tirs qui ont résonné dans la capitale, ce jeudi matin. Des coups de feu attribués aux gangs, selon l’AFP.

Tourner la page de l’ancien gouvernement 

Si le principal défi auquel veut s’attaquer le gouvernement reste le retour à la sécurité, le pays est aussi miné par une crise politique de longue date. Régine Abraham a pointé du doigt lors du discours d’intronisation, “l’échec cuisant” du gouvernement d’Ariel Henry, “qui a totalement abandonné sa responsabilité de protéger sa population contre les violences criminelles.” Le Premier ministre sortant, fortement contesté par la population, a publié sa lettre de démission officielle dans la foulée de la mise en place du conseil de transition. 

Composé des principales forces politiques du pays, le conseil veut mettre fin à cette impasse politique. Pour ce faire, l’organe veut organiser une élection présidentielle en février 2026. Les Haïtiens ne se sont plus rendus dans les urnes depuis 2016, date de la dernière présidentielle. Depuis, l’île a connu l’assassinat de son président Jovenel Moïse en juillet 2021. Un événement qui a plongé un peu plus le pays dans le chaos. 

Lire aussi : Haïti : un juge inculpe la veuve du président Jovenel Moïse, assassiné en 2021, ainsi que l’ancien premier ministre

Le gouvernement de transition vise également à “la défense des intérêts d’Haïti dans le nouvel ordre mondial” à un moment où le pays semble s’isoler de plus en plus diplomatiquement. En mars dernier, la mission de sécurité déployée par le Kenya pour ramener l’ordre dans en Haïti , a été contrainte de plier bagage. Nairobi met en lumière le vide politique et le manque de soutien sur place, empêchant toute intervention concrète. 

Un isolement international qui plonge l’île dans une crise sanitaire et alimentaire, alors que l’aéroport de Port-au-Prince est fermé depuis deux mois. Selon une étude publiée par l’Unicef, 1,64 million d’Haïtiens font face à un niveau “critique d’insécurité alimentaire aïgue”. L’organisme alerte également sur l’épidémie de choléra qui sévit dans le pays depuis près de deux ans. 

Face aux défis herculéens auxquels veut s’attaquer le conseil, l’ONU s’est dite déterminée à accompagner l’organe collégial afin d’atteindre ses engagements. Des tâches titanesque qui ne pourront être résolues immédiatement comme tient à le rappeler Anderson D. Michel. “La situation est tellement préoccupante que c’est illusoire de penser que tout cela sera mis en place en 22 mois. Mais c’est peut-être le début de quelque chose de nouveau.” 

Lire aussi : Violences Haïti :  » Je suis un oiseau qui a grandi presque en cage  » le témoignage d’un homme qui a fui Port-au-Prince

Willem Foloppe