« Notre Europe aujourd’hui est mortelle ». À un mois et demi des élections européennes, Emmanuel Macron a mis en garde les Européens lors de son discours à la Sorbonne le 25 avril. Une rhétorique macabre, devenue facteur de mobilisation dans cette campagne.
Qui a dit qu’on ne devait pas jouer avec les peurs des Français ? « À l’horizon de la prochaine décennie, […] le risque est immense d’être fragilisé » a prévenu Emmanuel Macron jeudi 25 avril. Avec son discours sur l’Europe à la Sorbonne, le chef de l’Etat souhaitait présenter sa vision de l’Union européenne pour les années à venir. Sombre. « Notre Europe aujourd’hui est mortelle. Elle peut mourir et cela dépend uniquement de nos choix », a-t-il martelé.
La tonalité de ce discours semble aux antipodes de celui du 26 septembre 2017. Si dans sa première prise de parole à la Sorbonne, Emmanuel Macon reconnaissait une Europe « fragile, exposée aux bourrasques de la mondialisation », l’Union européenne restait un avenir, un projet.
« Je suis venu vous parler d’Europe. « Encore », diront certains. Ils devront s’habituer parce que je continuerai. Et parce que notre combat est bien là, c’est notre histoire, notre identité, notre horizon, ce qui nous protège et ce qui nous donne un avenir. »
Emmanuel Macron – 2017
Convaincre par la perspective d’un commencement, et non d’une fin, espérait-il encore. Dorénavant, quand l’Europe a rendez-vous avec la mort, les électeurs doivent comprendre : rendez-vous aux urnes pour la sauver.
L’Europe face à des menaces plurielles
Car, en 2024, les défis se multiplient, s’intensifient. Lors de son discours « Sorbonne I », Emmanuel Macron espérait « retrouver l’ambition » de « cette Europe qui a permis de tourner le dos à la guerre ». Mais une guerre, ça change un homme, et ses discours. « Les événements les plus récents ont démontré l’importance des défenses antimissiles, des capacités de frappe dans la profondeur […] face à des adversaires désinhibés », a ainsi affirmé le chef des armées.
Menacée à l’est par un conflit armé, l’Europe l’est aussi dans le reste du monde par une guerre économique. « Les deux premières puissances internationales [les Etats-Unis et la Chine] ont décidé de ne plus respecter les règles du commerce. Je le dis dans des termes très simples, mais c’est ça la réalité » a soutenu Emmanuel Macron. Un péril supplémentaire, et un risque de « décrochage » de l’Europe.
Et ces vulnérabilités internationales intensifient la menace fantôme au-dessus de l’Europe identifiée par le chef de l’Etat. « Notre démocratie libérale est de plus en plus critiquée, avec des faux arguments, avec une forme d’inversion des valeurs parce qu’on laisse faire, parce que nous sommes vulnérables », a-t-il prévenu. Face à une Europe « attaquée dans ses valeurs », une « bataille culturelle » s’engage.
« L’immigration de masse […] comme menace existentielle » pour l’Europe
La quasi-oraison funèbre du président ne constitue une première dans cette campagne. L’extrême droite reste pionnière dans la mobilisation par la peur du déclin. Si Emmanuel Macron cherche toujours le futur assassin de l’Europe, pour l’extrême droite, il est le même depuis 50 ans.
Le Rassemblement national (RN) a d’ailleurs présenté, après le discours d’Emmanuel Macron, son programme pour les élections européennes. « À l’heure du péril islamiste et des grands basculements démographiques, l’immigration de masse apparaît aujourd’hui comme une menace existentielle pour les nations européennes », détaille ce prospectus d’une dizaine de pages. Emmanuel Macron avait pourtant essayé de lui couper l’herbe sous le pied. « L’Europe puissance, c’est aussi une Europe qui maîtrise ses frontières », a avancé le chef de l’Etat, plaidant pour une « plus forte coopération » européenne.
Insuffisant pour le parti lepéniste. « Pour assurer la sécurité des peuples, protéger notre identité et garantir la continuité historique de la France et de l’Europe, le Rassemblement National propose un tournant de fermeté en matière migratoire », développe le programme. Plus que la survie de l’Europe donc, c’est d’abord la « continuité historique » du continent qui est en jeu lors de ces élections.
Le RN déterre ce concept, espéré mobilisateur, de la « Déclaration des droits des peuples et des Nations », présentée par Marine Le Pen lors du début de la campagne européenne en 2023. Dans ce document, base du projet européen du RN, cette notion y est élevée au rang de « droits naturels inaliénables », au même titre que « le respect de la langue, de la culture et de l’identité ».
Alexandre Loubet, directeur de campagne du RN pour les élections européennes, expliquait ce choix dans une interview en décembre 2023 : « La continuité historique est valable en matière de culture face à la submersion migratoire, ou en matière de niveau de vie par rapport à la perte de compétitivité qui est due à l’Union européenne ».
Le baiser de la mort
D’Emmanuel Macron à Jordan Bardella, se construit ainsi un spectre de la mort. Repris jusqu’à la droite de l’extrême droite. « Européennes 2024 : défendez votre civilisation avec Éric Zemmour, Marion Maréchal et Reconquête ! », peut-on lire sur le compte X (ex-Twitter) de Reconquête.
Et ce discours infuse au sein de l’Union européenne. En 2019, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a nommé Margaritis Schinas vice-président chargé des questions migratoires et commissaire responsable de la promotion du mode de vie européen. Ou comment légitimer les théories de l’extrême droite. À défaut de connaître celui qui portera le coup fatal à l’Europe, on sait déjà qui lui a tiré une balle dans le pied.